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Ethnopharmacologie
E
xploration interdisciplinaire des agents biologiquement actifs traditionnellement employés ou observés par l'homme

a. le domaine de l'ethnopharmacologie
1. autour d'une définition : qu'est-ce que l'ethnopharmacologie ?
2. spécialisation et agrégation de compétences
b. La formation de l'ethnopharmacologie : principaux apports et problèmes de collaboration
1. les apports
2. avantages réciproques et difficultés de la collaboration : sciences de l'homme et sciences de la nature
c. l'ethnopharmacologie : méthodes
1. précisions terminologiques : techniques, méthodes et théories
2. les méthodes de terrain
3. exploitation des données de terrain
4. les méthodes toxico-pharmacologiques
Références
Notes

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a. le domaine de l'ethnopharmacologie
A l'origine de l'intérêt considérable dont a bénéficié ces dernières années l'ethnopharmacologie, se trouvent trois faits majeurs :

- la fréquente pertinence des indications thérapeutiques de remèdes vernaculaires qui a frappé les scientifiques occidentaux, médecins, pharmacologues, ethnologues;
- une conséquence technologique et économique de la première constatation : comment trouver de nouvelles substances naturelles intéressantes dans un milieu naturel dont on sait que, pour les seuls végétaux, il contient plusieurs dizaines de milliers d'espèces, dont chacune peut produire plusieurs dizaines, voire centaines, de molécules différentes ? Comment décider du choix des espèces à étudier, sachant combien de telles recherches sont coûteuses ? A ces questions, l'ethnopharmacologie apporte une réponse originale, en amont de la mise au point de nouveaux produits. Voilà la démarche dont la productivité est aujourd'hui de plus en plus largement reconnue ;
- la prise de conscience, au niveau mondial, à la fois de l'ampleur des problèmes sanitaires demeurés sans solution, et même de leur constante aggravation, dès que l'on sort du domaine restreint des seuls pays développés. Partout, l'espoir de faire partager aux peuples les plus pauvres les avancées considérables de la médecine technologique occidentale, a été déçu.

La prise en compte de chacun de ces ensembles de faits, qui ouvrent sur autant de problèmes non résolus, ne s'est pas faite de façon unitaire, ni immédiate. La mise en relation des problèmes émergeant de ces différents domaines, pour tenter de leur donner une formulation unifiée susceptible de conduire vers des solutions qui tiennent compte d'un contexte si complexe, a exigé une maturation qui s'est poursuivie sur plusieurs décennies, avant que s'amorce sa formalisation au sein d'une nouvelle discipline : l'ethnopharmacologie.

L'ethnopharmacologie peut ainsi intervenir à deux niveaux différents, et y apporter des contributions originales : dans le domaine de la connaissance elle associe de façon nouvelle les compétences propres à diverses disciplines jusque-là fort éloignées les unes des autres, d'une part, et ouvre la voie à l'échange entre ordres différents de savoir (scientifiques et non-scientifiques), d'autre part ; dans le domaine de l'action, elle peut contribuer à l'avènement de solutions alternatives aux problèmes sanitaires des pays les plus démunis du point de vue de l'économie mondiale.

Ce sont ces facteurs, leurs conséquences et la contribution qu'apporte l'ethnopharmacologie, qui nous concerneront ci-dessous.

Le choix qui a été le nôtre en introduisant ce volume - un des tout premiers en son genre - consacré en entier à l'ethnopharmacologie, où sont mises en avant les préoccupations méthodologiques, a consisté à proposer une vue de synthèse sur la constitution de la discipline, de façon à permettre la poursuite d'une réflexion sur l'état actuel des travaux, et sur ce qu'on appellera le programme de cette jeune science. En effet, il n'y a pas de discipline scientifique s'il n'y pas de programme. Celui-ci doit bien entendu être compris dans son sens le plus large : c'est l'ensemble des problèmes dont les praticiens de la discipline s'accordent à dire qu'ils constituent, à un moment donné, les fronts décisifs sur lesquels doivent porter les efforts.

Notre démarche ici consistera à situer tout d'abord l'ethnopharmacologie dans son contexte scientifique, à travers l'examen de sa définition. On considérera ensuite l'ethnopharmacologie dans son état actuel et dans son ouverture vers l'avenir, on passera en revue les solutions qu'elle propose pour la mise en relation des divers niveaux de recherche qui interviennent (terrain, laboratoire, applications), ses objectifs, ses méthodes. Pour ce qui est des résultats, on se référera à l'ensemble des communications présentées dans ce volume.

1. autour d'une définition : qu'est-ce que l'ethnopharmacologie ?
Les premières tentatives pour définir l'ethnopharmacologie, en tant que discipline autonome, datent du début des années 80, et ce fait exprime la situation quelque peu paradoxale qui préside à sa consécration publique. A considérer, en effet, l'une de ces définitions, on s'aperçoit que l'acte de "baptême" de l'ethnopharmacologie ne coïncide pas, loin s'en faut, avec l'inauguration du type de travaux correspondant à la nouvelle définition.

L'ethnopharmacologie, lit-on, consiste en "l'exploration interdisciplinaire des agents biologiquement actifs traditionnellement employés ou observés par l'homme" (1).

Malgré son apparente simplicité, cette définition soulève plus de questions qu'elle n'est en mesure d'en résoudre. Elle n'est donnée ici qu'à titre illustratif, car, à travers l'examen des difficultés qu'elle recèle, on peut identifier les obstacles que nous devrons franchir un à un, pour situer correctement la place, le rôle, et les objectifs de l'ethnopharmacologie.

Qu'est-ce, tout d'abord, qu'un "agent" ? Est-ce un mélange de plantes, une plante entière, ou l'une de ses parties, une préparation spéciale, un "principe actif, une molécule ? Mais, s'il s'agit de considérer tout ce qui peut agir sur le niveau biologique, la manipulation des corps ou encore une prière, qui peuvent avoir des effets biologiques réels, sont-ils aussi des "agents" ? Et si l'ethnopharmacologie n'étudiait que les "agents" qui sont "biologiquement actifs", comment ferait-on pour les déterminer à l'avance ? Établir si oui ou non des "agents" possèdent ce que l'on appelle une "activité" est, à l'évidence, l'une des tâches majeures de la recherche ethnopharmacologique, et l'un de ses préalables absolus.

Clair seulement en apparence est aussi l'emploi du terme "traditionnel": qu'apporte-t-il dans cette définition ? Que l'emploi ou l'observation doivent être anciens ? Ou qu'ils se réfèrent aux cultures autrefois dites "traditionnelles", parce qu'on ne savait y voir que stagnation et transmission à l'identique, en dehors de ce qui caractériserait les cultures "non traditionnelles" - la nôtre et elle seule - c'est à dire invention, recherche, transformation des savoirs ?
De surcroît, cette définition met ainsi l'accent sur les "agents" et non sur l'étude des usages dont font l'objet ces "agents", là où il est clair que c'est l'usage qui guide. En effet si Ethno-Pharmacologie il y a (PRINZ, ce volume), au delà de la pharmacologie tout court, c'est bien parce que la recherche se fait, non pas sur l'ensemble des matières disponibles dans le monde naturel, mais sur celles qui font l'objet d'usages vernaculaires 1, et en considérant ces derniers comme des éléments essentiels pour la recherche des "activités", ou, plus largement, des propriétés de ces matières.

Par conséquent, l'objet que se donne l'ethnopharmacologie, serait sans doute mieux décrit comme l'étude scientifique interdisciplinaire de l'ensemble des matières d'origine végétale, animale ou minérale, et des savoirs ou des pratiques s'y rattachant, que les cultures vernaculaires mettent en oeuvre pour modifier les états des organismes vivants, à des fins thérapeutiques, curatives, préventives, ou diagnostiques.

2. spécialisation et agrégation de compétences
L'ethnopharmacologie présentera d'emblée des caractéristiques originales, si on la compare à d'autres domaines de recherches. Le mouvement qui voit les disciplines scientifiques modernes se constituer au sein et sur la base de savoirs préexistants s'analyse, si on l'examine de plus près, en un certain nombre de processus précis : systématisation, formalisation et professionnalisation croissantes. Une vue rapide ajouterait à ceux-là le processus de spécialisation. En effet, dans la plupart des cas, la constitution d'une nouvelle discipline s'opère par découpage, à l'intérieur d'un champ plus large tenu auparavant par une discipline plus ancienne, d'un sous-domaine toujours plus étroit de problèmes, de méthodes et d'objectifs.

Cependant, si les trois premiers processus sont toujours à l'oeuvre, certaines disciplines se constituent non pas par spécialisation, mais à travers le processus inverse d'agrégation de compétences. Ce qui définit ces "nouveaux chantiers", c'est donc d'une part la multiplicité des compétences indispensables à l'élaboration ne fût-ce que du projet scientifique, et d'autre part l'incapacité reconnue de chacune de ces spécialités à assumer à elle seule ce nouveau projet. Il se trouve, en outre, que les disciplines dont l'apport au projet ethnopharmacologique s'avère indispensable sont particulièrement nombreuses comme nous le verrons.

b. La formation de l'ethnopharmacologie : principaux apports et problèmes de collaboration
la reformulation moderne d'une démarche ancienne

La principale caractéristique de la nouvelle discipline est le double aspect qu'elle revêt, de continuité avec une perspective ancienne et de reformulation, en profondeur, des objectifs et des méthodes. Dans la mesure où les usages des substances naturelles font partie de savoirs préexistants, notamment vernaculaires, la pharmacognosie et la pharmacologie modernes ont eu à affronter dès le départ les tâches de type "ethnopharmacologique" : déterminer les ingrédients constituant tel remède ou tel poison vernaculaire, cerner les modes de préparation ; analyser, pour chaque ingrédient, avec les moyens disponibles à chaque époque, sa composition chimique; tenter de repérer, dans chaque cas, la "substance" ou le "principe actif" qui pourrait être responsable de l'activité constatée et en décrire les mécanismes.

1. les apports
la botanique : un système de référence

Les pharmacognostes ont depuis toujours eu partie liée avec la botanique, au point que l'on peut dire que cette dernière émerge, en tant que discipline indépendante, d'une matière médicale végétale où l'usage guide les classifications et les descriptions botaniques, rarement entreprises pour elles-mêmes. Le détachement tardif d'une botanique "désintéressée", étudiant les plantes d'un point de vue formel, indépendant de leur utilité, loin de contrarier l'essor de la pharmacognosie, lui apportera un instrument immédiatement utilisable, et universellement perçu comme indispensable pour l'identification des drogues.

La question se pose, pour l'ethnologie, de façon radicalement différente. Le recours à la botanique n'est utile que dans certains types de travaux, non dans tous. Mais même dans le traitement de thèmes pour lesquels l'on admet aujourd'hui qu'elle est indispensable, l'approche ethnologique n'a pas toujours su s'associer les compétences de spécialistes de la botanique, ou a été amenée, du fait des contraintes diverses du travail de terrain comme de l'état des questions, à se contenter d'une identification sommaire des végétaux, souvent limitée au genre ou définie par le seul nom vernaculaire, lorsqu'elle n'était pas erronée. Cependant, ce sont les premiers résultats accumulés, malgré leurs défauts, qui ont fait apparaître la fécondité des recherches dans ce domaine, et contribué à poser la nécessité de l'amélioration de la qualité des recueils, même lorsqu'ils se donnent pour seul objectif, modeste seulement en apparence, de procéder, dans une première phase, à l'engrangement des données (approche ethnographique).

Le recours à des botanistes spécialisés s'avère donc nécessaire dès les premières étapes de la recherche ethnologique. Si la botanique est l'alliée naturelle de l'ethnologie dans les perspectives de l'ethnopharmacologie, elle devient le point d'ancrage de toutes les disciplines liées à cette dernière.

l'ethnologie et la pharmacologie

Parmi toutes les disciplines qui sont appelées à coopérer dans ce nouveau chantier, il en est deux qui jouent un rôle tout à fait central dans la constitution de l'ethnopharmacologie : l'ethnologie et la pharmacologie, et ce sont leurs rapports qu'il faut à présent passer en revue. La première, l'ethnologie, est une approche scientifique des sociétés et des cultures ; la pharmacologie est l'étude scientifique des effets du milieu chimique environnant sur la matière vivante et en particulier des médicaments, de leurs effets biologiques, de leur mode d'action et de leur emploi.

L'ethnopharmacologie tente donc de rassembler dans une approche complémentaire deux disciplines qu'a priori tout sépare : les conceptions vernaculaires de la santé et de la maladie, des remèdes, de leur mode d'emploi et de leur efficacité, et enfin du retour à l'état d'équilibre ou de santé, relèvent de l'ethnologie et s'inscrivent le plus souvent dans une conception relativiste de la culture. L'identification botanique, zoologique ou minérale des remèdes vernaculaires, l'évaluation de leur impact sur un organisme vivant, la recherche de leur mode d'action, de l'influence de la dose ou du mode de préparation du remède, qui sont les tâches propres à la pharmacologie, s'inscrivent dans une conception positive, voire positiviste, du savoir, qui est la philosophie dominante dans le champ des sciences, et de la biologie en particulier.

Le projet qui consiste à combiner deux points de vue, culturel et biologique, exige une réflexion de fond et l'élaboration de méthodologies qui puissent mettre en valeur la complémentarité entre les deux disciplines, et agir en retour sur chacune d'entre elles, en leur apportant de nouvelles questions, de nouvelles connaissances.

l'histoire : réseaux d'influences
et transmission des savoirs médicaux entre civilisations

La reprise des recherches sur les savoirs non-scientifiques ou pré-scientifiques contemporains 2 a entraîné également un regain d'intérêt pour les savoirs anciens, qui ne sont accessibles qu'à travers des documents historiques le plus souvent hérités des traditions savantes (grecs, latins, perses et arabes, indiens, tibétains, chinois ... ).

L'exploitation de ces sources est l'affaire des historiens, et, pour la perspective ethnopharmacologique, la contribution des historiens des sciences s'avère, elle aussi, capitale. On conçoit l'intérêt, pour l'étude de tel type de poison, ou pour la caractérisation de telle famille de plantes, de la comparaison inter-culturelle que permet l'ethnographie récente ; mais on se gardera de sous-estimer ce qu'apporte, comme possibilités de mise en perspective des usages actuels, un examen systématique des sources anciennes (parfois millénaires) par des spécialistes de ces sources 3.

Là même où les choses semblaient le mieux assurées, au sein de traditions académiques vénérables, comme c'est le cas de l'utilisation des "classiques" par les sciences pharmaceutiques naissantes, ce sont d'importantes lacunes que l'on découvre.

Ainsi l'érudition des hellénistes et des latinistes, lorsqu'elle est associée à une formation botanique très poussée, est-elle en mesure de jeter une nouvelle lumière sur les savoirs anciens, où il est à parier que bien des données intéressantes étaient passées inaperçues, et à propos desquels les contresens qui demandent à être rectifiés sont peut-être plus nombreux qu'on ne l'a imaginé.
Nous avons récemment montré comment l'attribution de certaines propriétés aux "armoises", identifiées comme l'ensemble des espèces appartenant au genre Artemisia, du fait que ce mot désignait, chez les auteurs gréco-latins, certaines plantes consacrées à Artémis, conduisait aux pires approximations, et à de fausses conclusions. Ce que l'on tend à oublier, en l'occurrence, c'est que le genre linnéen Artemisia, qui inclut actuellement plus de deux cents espèces, est un produit du XVIIIème siècle, plusieurs fois remanié depuis lors. Sa projection dans le passé n'est donc qu'anachronisme. Ainsi, les textes gréco-latins analysés par J. André, nous ont permis de retrouver, en synonymie avec le mot "Artemisia", plusieurs dizaines d'espèces, relevant de six genres (au sens actuel) différents, voire appartenant à d'autres familles que celle des Composées (Labiées, Aristolochiacées, etc.) (2-3).

Il est intéressant de constater que le réexamen des sources classiques elles-mêmes, dans une perspective ethnopharmacologique, aboutit elle aussi à des projets de grande ampleur, où le caractère systématique est, là encore, dominant. On pense naturellement aux travaux de la Société d'Etudes Ayurvédiques sur les sources indiennes (Mazars, ce volume), ou encore, au projet "Theorema" (dépouillement et informatisation de l'ensemble des sources latines de l'Antiquité et du Moyen Age jusqu'au Xe siècle) (33).

Les travaux des chercheurs de la Société Française d'Ethnopharmacologie concernant la médecine arabo-persane, en rapport avec nos recherches de terrain au Yémen, confirment l'intérêt d'une démarche qui met systématiquement en relation les données de terrain et les informations fournies par les textes historiques de ces traditions savantes (5-8).

2. avantages réciproques et difficultés de la collaboration : sciences de l'homme et sciences de la nature
Contrairement à ce qu'un exposé de principe pourrait laisser croire, la mise en commun des projets, approches et instruments de recherche propres aux différentes disciplines impliquées dans le domaine de l'ethnopharmacologie est une tâche difficile, de longue haleine. Elle ne va jamais de soi, et c'est un constant effort qui est nécessaire pour mettre en relief les avantages des collaborations, pour dépasser les difficultés de communication dues aux différences de langage et d'habitudes intellectuelles, pour éviter la tendance au confortable et sécurisant repli sur soi qui explique la lenteur de la mise en place d'une réelle interdisciplinarité. (Prinz, ce volume).


du savoir pharmacologique à l'anthropologie des savoirs

Les rapports entre l'ethnologie et la pharmacologie sont le plus souvent analysés comme un aller simple du terrain au laboratoire. De là provient pour une bonne part, le malaise qui règne entre certains secteurs des sciences humaines et des sciences de la nature. Les premières répugnent à juste titre à jouer les pourvoyeuses d'informations dont le devenir scientifique, (pour ne pas parler des aspects industriels et sociaux que revêt l'insertion du médicament moderne dans les systèmes vernaculaires de santé dont proviennent les informations ...), leur échappe entièrement.

La rétroaction manquante dans ce tableau, paraît cependant moins difficile à envisager sur le plan scientifique que sur les autres plans : c'est l'examen des pharmacopées vernaculaires en fonction des résultats du laboratoire. Et cependant, la confrontation des contenus de savoirs d'ordres différents, comme le sont les sciences biologiques et les savoirs vernaculaires, reste indispensable pour faire apparaître certaines caractéristiques des uns et des autres, et en tout premier lieu, celles, tout à fait centrales dès lorsqu'il s'agit de savoirs, qui concernent les procédures de détermination de la vérité ou de la fausseté des propositions, de l'évaluation de l'efficacité des pratiques, et enfin, des stratégies de découverte.

l'apport de l'ethnologie à la pharmacologie

Dans la recherche ethnopharmacologique, l'ethnologie est indiscutablement une discipline de l'amont.
Son apport se situe principalement à deux niveaux :
- au niveau ethnographique, sa mission est de donner la description des usages médicinaux, et cela de façon aussi détaillée et fidèle que possible ;
- au niveau ethnologique, elle contribue à la mise en relation des usages entre eux, afin de restituer les principes d'organisation des pharmacopées, et, plus largement, des systèmes thérapeutiques étudiés.

Sur ces données ethnographiques, ethnologues et pharmacologues, conjointement, entreprendront alors l'interprétation des usages en fonction des objectifs de recherche définis en commun. La connaissance du contexte culturel dont sont issues les données ethnographiques, est alors confrontée avec les interrogations propres à la pharmacologie, comme on le verra plus loin.

Mais l'anthropologie est appelée à intervenir également en aval du travail de recherche ethnopharmacologique proprement dit, dès qu'il s'agit de diffuser, en retour, certains résultats vers les sociétés qui ont fourni les informations de départ. Car alors, l'intégration des nouvelles propositions dans les contextes sociaux et culturels, leur pertinence, la justesse des moyens et du langage utilisés, dépendront pour une grande part, de la bonne connaissance des sociétés concernées (12).

du terrain au laboratoire : un sens unique ?

Les travaux de laboratoire, guidés par les usages vernaculaires relevés sur le terrain par l'ethnologue, vont tenter dans un premier temps de constater le bien-fondé de l'usage en démontrant les effets biologiques par des techniques pharmacologiques. C'est à partir de ce constat qu'une stratégie de développement industriel va tenter d'identifier la substance active qui expliquerait l'effet constaté; dans ce cas, au delà de l'enquête ethnologique utilisée comme simple inventaire ou "recensement", l'usage vernaculaire du remède disparaît. Ce qu'il en reste, c'est une matière (par exemple une plante), dont l'analyse chimique et pharmacologique prend entièrement en charge le devenir: séparation des composants, fractionnement, étude pharmacologique.

La distance entre le point de départ et le remède final ne cesse de s'accroître ; chaque phase d'élaboration (technique, commerciale, médicale) l'éloigne un peu plus du savoir vernaculaire où il a eu sa lointaine origine, et de la société qui l'a produit. On est là devant un paradoxe considérable : c'est l'efficacité constatée au départ au sein des systèmes vernaculaires, qui a motivé l'injection de la matière première dans les circuits pharmaceutiques, mais ceux-ci ne peuvent aboutir qu'à la mise sur le marché d'une substance dont les caractéristiques (jusqu'aux modalités et conditions d'utilisation) interdisent, dans la quasi totalité des cas, son insertion dans les systèmes thérapeutiques vernaculaires. Si, dans certains types de collaboration avec l'industrie pharmaceutique, le sens unique est un fait, force est de constater que les programmes de recherches ethnopharmacologiques prennent en compte cet aspect fondamental, qui est le retour de l'information vers les informateurs: c'est-à-dire la diffusion des travaux de laboratoire au niveau du terrain (ROBINEAU et WENIGER, ce volume).

diversité des stratégies de découverte

Il faut rappeler que la recherche pharmaceutique développe ses stratégies de découverte à partir de sources très diverses, dont les savoirs vernaculaires ne représentent qu'une partie limitée, bien souvent d'ailleurs utilisée par les chercheurs sans qu'ils aient conscience de l'origine de l'information.

On peut, en suivant Farnsworth et Kaas (4), situer l'ethnopharmacologie parmi les diverses méthodes alternatives qui s'offrent au chercheur : "les trois approches fondamentales qui sont actuellement employées pour la sélection d'inhibiteurs antitumoraux efficaces à usage humain (...) parmi les 750 000 espèces végétales candidates" sont les suivantes :
- sélection au hasard pour les analyses chimiques (random selection screening) ;
- utilisation d'informations provenant des médecines vernaculaires, (traditional medicine), "afin de soulever des pistes à partir des préparations indigènes" ;
- exploitation des données expérimentales publiées qui indiquent une activité antitumorale pour les extraits de plantes". 4

En comparant le rapport entre les coûts et les résultats de chacune de ces approches, les auteurs concluent : "De ces données, il apparaît que l'on multiplierait, (si on compare avec les résultats du screening au hasard) par un facteur deux le nombre d'espèces végétales présentant, in vitro ou in vivo, une activité cytotoxique ou antitumorale, si les plantes étaient sélectionnées sur la base de leur utilisation en tant que remèdes supposés être des anticancéreux. De même, la sélection des plantes censées être utilisées comme anthelminthiques, multiplierait la probabilité de trouver une activité antitumorale par un facteur trois, les plantes utilisées comme poisons de pêche par un facteur d'environ quatre, et les plantes censées être utilisées comme poisons de flèche, par un facteur d'environ cinq".

Cette démarche systématique est restée, il faut le reconnaître, exceptionnelle, jusqu'à ces dernières années, ce qui a rendu difficile une appréciation correcte de l'apport des savoirs vernaculaires comme sources de remèdes efficaces.

c. l'ethnopharmacologie : méthodes

1. précisions terminologiques : techniques, méthodes et théories
Chacune de ces phases met en oeuvre des méthodologies spécifiques. Avant de passer en revue les problèmes méthodologiques, une mise au point terminologique s'impose.

Les questions que l'on désigne globalement comme "méthodologie" se distribuent sur trois niveaux distincts, aussi bien pour les recherches anthropologiques que pour la partie pharmacologie. Ces niveaux sont ceux des techniques, des méthodes et des théories.

On appellera techniques les procédés isolés qui permettent de réaliser des tâches partielles. Ainsi, pour le travail de terrain, la récolte et la conservation de spécimens végétaux, la détermination botanique, la constitution d'un herbier, les procédés d'enregistrement des données : cahiers, fichiers, grilles de recueil de données, enregistrement sonore, la photographie, le film, sont des techniques. Pour ce qui est de la recherche pharmacologique, on parlera de "techniques" pour désigner le mode d'élaboration d'un extrait, un test déterminé (culture de certaines cellules in vitro, ou organe isolé, etc.), ou encore un procédé de mesure (quantification de l'activité comportementale chez l'animal in vivo). Dans ce dernier domaine, la technique prendra parfois l'aspect d'un appareil, d'un instrument.

Les méthodes sont tout d'abord des assemblages de techniques, dont le choix et la forme sont directement liés aux objectifs de la recherche. Mais les méthodes sont surtout des démarches qui fixent les conditions et les modalités de pertinence et de validité des techniques utilisées. Enfin, au domaine de la méthode ainsi défini, appartiennent également les étapes de mise en forme, et de description des données. Mise en relation des données d'un herbier avec les informations recueillies sur des usages, comparaison de systèmes de nomination vernaculaires avec la classification botanique, analyse des notions vernaculaires qui décrivent les maladies ou les buts d'utilisation, ce sont des tâches qui mobilisent, chacune, diverses techniques, ou leurs produits. Leur ordre et leur mode d'utilisation sont fixés par la méthodologie retenue. Les méthodes pharmacologiques procèdent de même : combinaison ou essai successif de plusieurs techniques d'extraction, de fractionnement, de tests d'activité, interprétation des résultats issus d'une technique au regard de ceux d'une autre, etc. La notion de protocole recouvre assez bien ce niveau méthodologique: suite ordonnée de procédés mis au point pour une stratégie de recherche.

Enfin, le niveau théorique peut être compris de deux façons différentes. En tant qu'ensemble de concepts, de présupposés ou de postulats de base, la théorie se trouve bien souvent en deçà du seuil de conscience du chercheur. Elle est formée de catégories implicites qui fonctionnent en arrière-plan de la recherche proprement dite. En tant qu'ensemble d'hypothèses mises à l'épreuve dans un protocole particulier, ou, plus souvent sans doute, dans une famille de protocoles, la théorie s'attache à définir la structure et les contours, les problèmes, d'un champ scientifique donné.

Le niveau de discussion qui nous intéresse au premier chef ici, parce qu'il est, dans la phase de développement actuel de l'ethnopharmacologie, tout à fait stratégique, est le niveau intermédiaire entre les techniques et la théorie, celui des méthodologies. En effet, à l'heure actuelle, pratiquement chaque groupe de recherche utilise des protocoles qui lui sont propres. La diversité des techniques utilisées ne permet pas d'études comparatives.

2. les méthodes de terrain
Les problèmes que l'ethnographie rencontre sur le terrain tiennent avant tout à la difficulté de cerner exactement la sémantique des termes utilisés par les informateurs. Il ne faut pas oublier que les gens ne classent pas les données du monde naturel selon les critères des scientifiques. Le mode de nomination des plantes, par exemple, qui suppose l'existence de classes d'objets végétaux, en même temps qu'il participe à leur constitution, ne suit de toute évidence jamais l'exacte classification botanique. Les notions employées pour décrire le monde des affections susceptibles de frapper hommes ou animaux, de leur côté, n'empruntent pas la structure ni le vocabulaire de la moderne nosologie.

Plus qu'un dictionnaire, c'est bien une encyclopédie du savoir vernaculaire que l'ethnologue est amené à établir, pour tel ou tel domaine du savoir.

Mais cette tâche est beaucoup plus ardue qu'il n'y paraîtrait à première vue.


repérer l'espace de variation des usages

Un même terme peut avoir des significations différentes pour différents informateurs ; le même objet peut être nommé de plusieurs façons différentes, peut être contradictoires. Bien que très souvent négligée (voire plus ou moins consciemment dissimulée) par des enquêteurs que le désaccord entre informateurs perturbe, la dissension sur des points essentiels est tout aussi constitutive des savoirs vernaculaires que de n'importe quel autre type de savoir. Seulement, il s'agit d'établir la méthode de traitement du couple accord/désaccord au sein d'une culture vernaculaire, problème équivalent à celui qui se présente au sein d'une discipline scientifique lorsqu'on tente de se donner les moyens (spécifiques au domaine), de régler les controverses.

décrire les catégories indigènes

Nul doute qu'à l'autre bout du processus d'utilisation, où sont désignés les maux que soigne "la plante", le même travail soit à faire, sur la portée sémantique des terminologies (Friedberg, ce volume). Une plante présentée comme efficace contre "le mal de coeur" relève selon les références culturelles de l'informateur d'une manifestation cardiaque (tachycardie, arythmie), d'une pathologie digestive (nausée) ou d'un problème affectif. Il est donc essentiel de comprendre le sens de l'usage thérapeutique dans son contexte socio-culturel, avant d'entreprendre une recherche pharmacologique, afin d'éviter les contre-sens dans l'utilisation de l'information recueillie.

Du reste, c'est tout au long du processus d'usage, conçu comme un cycle opératoire complet, que la variation est à prendre en compte. L'amplitude même de cette variation, si différente d'un usage à un autre, est un précieux indicateur du statut de chaque usage dans l'ensemble des pratiques thérapeutiques. Certains usages sont rigoureusement codifiés pour ce qui est de l'ingrédient (une plante, toujours la même sur toute l'étendue culturelle étudiée, précisément définie). D'autres le seront pour ce qui est de la posologie, par exemple, ou pour le mode d'application, mais non pour l'espèce utilisée...

3. exploitation des données de terrain
Les questions préliminaires que doit résoudre l'ethnopharmacologue sont les suivantes :
- comment choisir, parmi toutes les informations provenant du travail de terrain, (on a vu qu'elles peuvent être extrêmement nombreuses), celles qui mériteront de donner lieu à des tests pharmacologiques ? ;
- comment, le choix étant arrêté sur certains usages vernaculaires associant à chaque espèce ou complexe de plantes, une ou plusieurs utilisations thérapeutiques, élaborer un protocole de recherche pharmacologique à partir de ces informations ?

le choix des usages à tester

Comment, dans cette masse d'informations potentiellement pertinentes, choisir celles qui ont les meilleures chances de produire des tests positifs ? D'un syndrome et des facteurs susceptibles d'intervenir dans ses mécanismes ou dans son déclenchement, l'ethnopharmacologue est remonté vers les groupes de termes qui se réfèrent à chacun de ces facteurs, à l'intérieur des comptes-rendus des recherches de terrain. La présence de ces termes dans la description d'un usage l'aura conduit à retenir ce dernier en première approche. C'est donc un grand nombre d'usages qui forment le résultat de cette première phase.

Il s'agira désormais de pondérer chacun des usages en fonction de certains critères, afin de les classer selon leur degré d'intérêt potentiel. Un de ces critères pourra être celui des "convergences" pour commencer par celui qui est le plus souvent cité. Une même plante sera indiquée dans des contextes culturels différents, pour soigner le syndrome "asthme", ou une affection dont on soupçonne qu'elle recouvre ou recoupe "l'asthme" : c'est la convergence directe.

Mais cette même plante peut être utilisée par exemple pour soigner l'un des syndromes susceptibles d'être provoqués par l'un des facteurs dont la physiopathologie indique qu'ils interviennent dans l'asthme... C'est une convergence indirecte. Enfin, des espèces différentes, mais proches (même genre, voire même famille), sont utilisées soit pour le syndrome central de la recherche, soit pour l'un des facteurs associés. La chimiotaxonomie permet de prévoir dans une certaine mesure, la proximité chimique d'espèces qui sont proches au point de vue de la classification botanique. L'existence de ce type de convergence (convergence chimiotaxonomique) accentuera l'intérêt pour l'espèce de départ, mais aussi pour les espèces chimiquement et botaniquement proches (10). Ainsi, par itérations successives, tantôt s'élargit, tantôt se resserre le champ de la recherche, en se concentrant sur un nombre toujours plus restreint d'usages.

de la description de l'usage au choix du protocole de test

On aura donc choisi l'usage vernaculaire à tester, avec ses variations et variantes. Dès lors, dans cette unité qu'on appelle "un usage vernaculaire", il faudra bien, pour que la recherche pharmacologique puisse s'effectuer, découper des séquences opératoires partielles, qui correspondent à autant d'hypothèses quant à l'identité des ingrédients, à leur mise en oeuvre, à l'identification du symptôme, du syndrome ou de l'affection soignée.

Le nombre de combinaisons théoriquement possibles entre tous ces éléments protocolaires pour un seul usage s'élève très rapidement au dessus du millier. Et si l'on peut, à la rigueur, envisager d'épuiser toutes les combinaisons possibles à propos d'un usage, il est définitivement exclu que l'on procède ainsi sur la totalité d'une pharmacopée. Le choix d'un test particulier est tout à fait décisif, car on peut, en faisant le "mauvais choix", passer à côté de l'activité d'une espèce, ou de l'activité la plus intéressante. Beaucoup "d'invalidations" d'usages vernaculaires ne sont vraies que pour la séquence opératoire choisie.

En pratique, le pharmacologue devra choisir un nombre restreint de protocoles de test. La pertinence d'un tel choix repose avant tout sur la précision des données de terrain, sur l'éventuelle possibilité de recueils complémentaires, il exige, en un mot, la collaboration de l'ethnographe.

la recherche bibliographique et la confrontation des textes anciens
et enquêtes de terrain

Lorsque les recherches précédentes justifient l'évaluation pharmacologique d'une espèce, une recherche bibliographique exhaustive fera le point sur les connaissances scientifiques actuelles sur cette espèce, dans les domaines de la chimie, de la pharmacologie, de la toxicologie et de la clinique.

Lorsqu'il existe une tradition savante écrite (médecine grecque, arabo-persane, âyurvédique, chinoise ... ), la confrontation des données récoltées sur le terrain avec les textes anciens de référence renseignera sur l'originalité des indications thérapeutiques d'une espèce. Il peut s'agir par exemple d'une espèce dont les propriétés étaient déjà décrites et largement connues dans les textes anciens ou au contraire d'indications nouvellement proposées. Dans les deux cas une évaluation pharmacologique peut s'avérer opportune.

La confrontation des textes anciens avec les informations recueillies sur le terrain permet d'intéressants rapprochements. Parfois, les enquêtes contemporaines permettent d'établir l'identification botanique d'une plante citée dans les textes anciens, sans que l'on soit certain de l'identité de l'espèce décrite ; parfois ce sont ses indications thérapeutiques qui sont précisées. Inversement, la connaissance des textes permet de déterminer le statut historique de certaines informations recueillies sur le terrain : données qui se transmettent depuis des siècles, versions nouvelles et récentes d'usages anciens, ou innovations.

4. les méthodes toxico-pharmacologiques
Cette enquête préalable de faisabilité débouche sur la rédaction d'un protocole d'évaluation qui comprendra plusieurs étapes:

- la réalisation d'un extrait selon le mode de préparation traditionnel ;
- l'évaluation de l'activité pharmacologique de cet extrait selon les indications thérapeutiques traditionnelles revendiquées ;
- le fractionnement chimique de l'extrait et l'évaluation pharmacologique des fractions.

Cette démarche permettra de cerner l'activité pharmacologique de l'extrait et de guider le chimiste vers la sélection de la fraction active et vers l'identification des molécules responsables de l'activité.

la réalisation d'un extrait selon le mode de préparation "traditionnel"

L'expérimentation pharmacologique des remèdes traditionnels requiert au préalable une mise en forme galénique facilitant son administration à l'animal in vivo ou à des cellules isolées in vitro. Toutes les étapes préalables ou concomitantes à la réalisation d'un extrait seront en mesure de générer une variabilité infinie.

En effet la partie de la plante utilisée (feuille, écorce de tige, racines, fruit, etc.), la période de récolte (floraison, maturité, etc.), son état (frais ou sec), les techniques de séchage ou de conservation (température), le solvant (eau, éthanol, mélange hydro-alcoolique), le mode de préparation de l'extrait (macération, décoction, infusion, expression à froid ... ), le temps d'extraction (5 minutes, 4 heures, 1 semaine...), la dose administrée, sont autant de facteurs qu'il convient de définir pour chaque plante car pour une même espèce ils modifient considérablement l'activité pharmacologique (Balansard, Mortier, ce volume).

Face à cette grande diversité des protocoles expérimentaux et dans l'impossibilité d'en vérifier l'ensemble on s'attachera, dans un premier temps, à rester le plus près possible de la tradition. Mais tenter de respecter intégralement la technique d'extraction des tradipraticiens (ou plus largement, des utilisateurs vernaculaires), conduirait à multiplier à l'infini les protocoles, rendant difficile par conséquent toute étude comparative. D'autre part, le choix consistant à standardiser un certain nombre d'opérations comme le broyage des matières premières, le temps de décoction ou la température d'une macération, s'il permet de contourner les inconvénients de la variabilité, éloigne inévitablement l'ethnopharmacologue de l'usage vernaculaire constaté. En pratique, un compromis peut s'avérer utile, qui consiste à puiser dans l'usage vernaculaire entre autres le choix du solvant et le choix de la technique d'extraction puis de standardiser les techniques; enfin, on pourra faire appel à la lyophilisation, technique non traditionnelle, ajoutée, qui facilite la conservation d'un extrait ; en effet la plupart des extractions faites et utilisées sur le terrain sont rapidement exposées à la contamination microbienne et inutilisables pour l'expérimentation pharmacologique.

Il conviendra de caractériser chimiquement l'extrait obtenu par l'identification d'un composé connu ou par la réalisation d'une "empreinte digitale" à l'aide des techniques chromatographiques (chromatographie couche mince, phase gazeuse, haute pression liquide ...). Car si une plante est une entité botanique avec ses caractéristiques microscopiques et macroscopiques, elle n'est en aucun cas une entité chimique, et encore moins une entité pharmacologique ; c'est l'extrait bien défini précisant la partie de la plante, le mode de préparation, la caractérisation chimique et le protocole d'administration qui constituent l'entité pharmacologique.


l'évaluation de l'activité pharmacologique d'un extrait

L'étude pharmacologique consiste à mettre en évidence un effet, à quantifier cet effet par l'étude des relations dose/effets et effets/temps, à rechercher les effets secondaires et à étudier le mécanisme d'action; ces étapes, décrites dans les ouvrages de pharmacologie, ne seront pas abordées dans ce chapitre. Par contre nous mettrons en exergue les spécificités et les particularités de la pharmacologie appliquée à l'étude des extraits végétaux.

la recherche de la toxicité

Classiquement, en présence d'une substance inconnue la première étape dans la recherche d'une activité pharmacologique débute par l'étude de la toxicité et en particulier par l'évaluation de la dose létale 50 (DL 50), c'est à dire la dose qui provoque la mortalité de 50 % des animaux. On administre ainsi à l'animal, rat ou souris, des doses croissantes d'extraits jusqu'à l'obtention de la mortalité. Cette technique, fort discutée d'un point de vue éthique, apporte néanmoins des renseignements de qualité :

1. elle détermine en premier lieu la toxicité de la substance ainsi que la marge thérapeutique, c'est à dire le rapport entre la dose active et la dose toxique pour l'espèce animale testée : c'est une étape indispensable à l'utilisation de toutes substances à des fins thérapeutiques ;

2. l'observation des premiers symptômes de la toxicité rend compte des organes cibles, c'est à dire ceux qui sont préférentiellement atteints par le toxique; la toxicité est d'ailleurs un excellent critère d'orientation de la recherche d'activité pharmacologique: le curare induit une paralysie progressive des muscles striés, on l'utilise aujourd'hui en chirurgie abdominale pour obtenir une bonne relaxation musculaire. La plupart des plantes toxiques ont donné de grands médicaments : on doit à la digitale, à la belladone, ou au colchique respectivement des cardiotoniques, des atropiniques ou des myorelaxants. La frontière entre médicament et toxique est floue, c'est bien souvent une question de dose ; la plupart des médicaments sont, à dose élevée, toxiques et inversement certains toxiques à faible dose sont utilisés en tant que médicaments.

Si cette stratégie très féconde à prévalu aux 19ème et 20ème siècles, la toxicité n'est plus un critère de premier choix dans la démarche de l'ethnopharmacologie : l'orientation nous est apportée par l'usage traditionnel qui a su au fil des siècles sélectionner des espèces intéressantes. Dans ces perspectives nouvelles la recherche de la toxicité, toujours nécessaire, n'est pas indispensable en première intention car la grande majorité des extraits végétaux expérimentés ne sont pas toxiques.

la sélection d'un protocole d'évaluation pharmacologique

Si la recherche de la toxicité d'une substance ne pose plus de problèmes méthodologiques car les protocoles et les techniques sont normalisés, il n'en est pas de même pour le pharmacologue qui bien souvent n'a que l'embarras du choix face à des techniques nombreuses et diversifiées.

Les techniques in vivo s'adressant à un animal entier vivant, sont particulièrement adaptées pour la mise en évidence d'un effet global ; c'est le cas par exemple de la mesure du volume urinaire excrété par le rat maintenu dans une cage à métabolisme: ce test sert à objectiver l'activité diurétique d'extraits végétaux ; les paramètres mesurés sont alors la résultante d'un grand nombre de facteurs, mais la réponse pharmacologique est quantifiable ; elle ne permettra pas cependant de préjuger du mode d'action qui pourrait être un accroissement de la filtration glomérulaire, une activité antihormonale (anti-aldostérone), une modification de la réabsorption des ions... Ces techniques in vivo présentent aussi l'avantage d'être plus facilement extrapolables à l'homme. Il faut remarquer qu'elles mettent en présence deux organisations complexes: celle de l'animal avec ses mécanismes régulateurs et celle de l'extrait végétal constitué de dizaines voir de centaines de molécules chimiques. L'inconvénient majeur découle de
l'utilisation d'un grand nombre d'animaux vivants qui ne servent que pour une seule expérimentation : chaque extrait est expérimenté à plusieurs doses, chaque dose représente un lot de 10 à 20 animaux ; de plus il est nécessaire d'y adjoindre un lot placebo et un lot de contrôle recevant un produit de référence.

Les techniques in vitro, dites de substitution, qui présentent un premier avantage, celui de diminuer fortement la consommation d'animaux vivants, posent d'emblée un problème de fond : celui de la confrontation entre un mélange complexe, l'extrait, et un système simplifié réduit à une cellule, ou une fraction subcellulaire ; on comprendra de suite, d'une part les différences de biodisponibilité, de métabolisme et de transport qui se présentent suite à l'administration de molécules per os ou par voie intrapéritonéale, véhiculée au foie par voie sanguine et un contact direct entre des hépatocytes et des molécules de l'extrait ; d'autre part la réponse biologique diffère d'une cellule artificiellement isolée de son environnement organique normal par rapport à une cellule au sein d'un organe dans lequel elle maintient des interactions constantes avec les cellules voisines ou avec tout l'organisme. Quant aux techniques d'étude sur sites récepteurs, on comprendra là aussi les risques d'interférences entre les agonistes ou les antagonistes éventuels et les molécules complexes de l'extrait qui peuvent interférer sur la spécificité de la réaction. Ceci a été démontré lors de la recherche de l'affinité de molécules végétales sur les sites récepteurs aux benzodiazépines (13). En fait les techniques in vitro sont des outils pharmacologiques précieux à condition qu'ils soient utilisés à bon escient; la mise en pratique de techniques empruntées à la pharmacologie moderne nécessite des études préalables de vérification méthodologique et &adaptation, car on ne travaille pas de la même manière avec des molécules isolées et avec des extraits complexes. Certaines techniques sont adaptables, &autres ne le sont pas.

Il faut signaler aussi l'obtention de résultats contradictoires entre les techniques in vivo et les techniques in vitro dans la recherche des activités antiparasitaires (Balansard, ce volume). Il reste enfin le problème de l'interprétation des expériences et la nécessité d'obtenir des résultats convergents sur différents tests (Serrano, ce volume).

l'harmonisation des méthodologies et le problème des doses

A l'heure actuelle il est difficile de proposer un protocole standard d'évaluation, de la même manière qu'il n'existe pas de critères objectifs pour orienter les tests vers des techniques in vivo ou in vitro.

Ces techniques in vivo et in vitro s'avèrent avantageusement complémentaires pour la recherche d'une activité hépatoprotectrice par exemple. Les techniques in vitro sont utilisées les premières suivies par des techniques in vivo. C'est l'inverse lorsqu'il s'agit de mettre en évidence l'effet antalgique d'une substance.

Le travail qui reste à accomplir dans ce domaine est considérable. La première étape restera néanmoins l'harmonisation des techniques pharmacologiques qui permettra de classer les plantes en fonction de leur efficacité thérapeutique : à l'heure actuelle, il est presque impossible de comparer entre eux les travaux publiés dans la littérature scientifique car les méthodes d'études sont différentes, ainsi que l'expression des doses utilisées par l'expérimentateur. Trop souvent ces doses sont exprimées en milligrammes d'extrait sans que l'on connaisse le rendement de l'extraction ; il serait là aussi souhaitable que toutes les doses soient exprimées en milligrammes de plantes sèches par exemple. Enfin il faut remarquer que les doses employées dans certaines expérimentations sont beaucoup trop élevées (10 ou 20 g/kg par exemple) et totalement incompatibles avec les doses utilisées en thérapeutique (Fleurentin et Joyeux, ce volume).

le fractionnement chimique de l'extrait
et l'évaluation pharmacologique des fractions

Si l'activité pharmacologique est comparable, voire supérieure à celle d'un produit de référence, l'évaluation pharmacologique des fractions obtenues guide le chimiste vers la sélection de la fraction active et vers l'identification éventuelle des molécules responsables de l'activité. Cette étape de fractionnement s'avère souvent nécessaire pour l'étude des mécanismes d'action de l'extrait.

L'application de méthodes ethnopharmacologiques a jusqu'à ce jour été très féconde et les résultats obtenus témoignent d'une efficacité incontestable ; comparés à des médicaments moléculaires de référence les extraits végétaux se révèlent être dans bien des cas au moins aussi efficaces (9). Mais l'absence d'activité pharmacologique d'un extrait déterminé ne permet en aucun cas de conclure à l'inactivité de l'espèce, car l'approche pharmacologique de la plante est réductionniste par nature. Les spectres pharmacologiques d'une espèce et même d'un extrait sont très larges et un effet biologique sur un système est rarement isolé ; en effet chaque fois qu'un travail très consistant a été consacré à une seule espèce, dans le cadre d'une thèse par exemple, on s'aperçoit que celle-ci possède 3 ou 4 propriétés pharmacologiques, certaines étant plus marquées, d'autres étant considérées comme des effets secondaires, l'ensemble de ces effets ne regroupant pas forcément les données du terrain; c'est le cas d'Euphorbia hirta qui est analgésique, sédative et anti-inflammatoire (11).

La découverte d'une molécule et de son site récepteur, si confortable qu'elle puisse être pour notre esprit cartésien ne saurait masquer l'incroyable complexité des systèmes mis en cause : la biochimie et la pharmacologie, arrivent par empilements successifs de systèmes simplifiés et par le jeu des interactions multiples à approcher des ensembles hautement complexes. Le schéma - une plante / un effet - est une vue de l'esprit mais dans le spectre d'activité pharmacologique d'une espèce il est possible de hiérarchiser les effets et de définir un couple fonctionnel principal: un extrait / un effet dominant. Dans ces conditions il est possible d'établir une classification des végétaux en fonction de leur efficacité thérapeutique.

Références
(1) Bruhn J.G., Holmstedt B., 1981, Ethnopharmacology, Objectives, Principles and Perspectives in Beal J.L. and Reinhard E. (eds.), Natural Products as Medicinal Agents, Stuttgart Hippocrates Verlag, 405-430.

(2) Dos Santos J., Molina J., NEMOBASE, Système d'information sur les Usages Populaires de la Flore, Rapport pour le Ministère de la Culture, et le Ministère de la Recherche, Mars 1989, 138 p., + annexes techniques, 80 p.

(3) Dos Santos J., Anthropologie et histoire des pharmacopées vernaculaires: Les Artemisia et leurs avatars, Communication présentée au Colloque International de "History and Computing", Montpellier, septembre 1990.

(4) Farnsworth N.R., Kaas C.L, 1981, An approach utilizing information from traditional medicine to identify tumor-inhibiting plants, J. Ethnopharmacology, 3, 92.

(5) Fleurentin J., Pelt J.M., 1982, Repertory of drugs and medicinal plants of Yémen, J. Ethnopharmacol., 6, 85-108.

(6) Fleurentin J., Mazars G., Pelt J.M., 1982, Cultural background of the medicinal plants of Yemen, J. Ethnopharmacol., 7, 183-203.

(7) Fleurentin J., Pelt J.M., 1983, Additional information for a repertory of drugs and medicinal plants of Yemen, J. Ethnopharmacol., 8, 237-243.

(8) Fleurentin J., Mazars G., Pelt J.M., 1983, Additional information on the cultural background of drugs and medicinal plants of Yemen, J. Ethnopharmacol., 8, 335-344.

(9) Fleurentin J., Pelt J.M., 1990, Les plantes médicinales, La Recherche, 222, 810-818.

(10) Gottlieb O.R., 1982, Ethnopharmacology versus chemosystematics in the search for biologically active principlés in plants, J. Ethnopharmacology, 6, 227-238.

(11) Lanhers M.C., Contribution à l'étude ethnopharmacologique et étude pharmacologique d'Euphorbia hirta L.: propriétés psychotropes, analgésiques, anti-pyrétiques et anti-inflammatoires, Thèse Univ. Metz, 1988, 629 pp.

(12) Perrin M., 1982, Anthropologos y Médicosfrente al arte Guajiro de curar, Caracas, Univ. Catolica "Andrés Bello", 136 p.

(13) Rolland A., 1988, Etude pharmacologique et contribution à l'étude botanique et chimique d'Eschscholtzia californica Cham., Doctorat de l'Université de Metz, mention pharmacognosie, 441 pp.

(14) Schultes R.E., 1972, From Witch Doctor to Modern Medicine: Searching the American Tropics for Potentially New Medicinal Plants", Arnoldia, 32, 5, 198-219.

Notes
1. Nous utiliserons ici, de préférence, le terme plus exact de vernaculaire pour désigner tous les usages qui ont lieu en dehors de toute formalisation scientifique. Ce terme n'implique nullement qu'ils soient "traditionnels" - ils incorporent, au contraire nombre d'adaptations de savoirs anciens et d'innovations locales - ni qu'ils proviennent exclusivement des sociétés exotiques, puisque les usages populaires des pays développés en font partie au même titre que tous les autres

2. Si l'on donne au terme "science" le sens restreint qu'on utilise ici, pour désigner les disciplines scientifiques modernes

3. Les problèmes de déchiffrement, les difficultés propres à l'état des manuscrits originaux auxquels il faut recourir, si on veut éliminer les erreurs accumulées et transmises sans critique, la multiplicité des copies et leurs divergences, les difficultés linguistiques, etc. excluent, de façon plus évidente encore que dans d'autres domaines, que l'on s'improvise historien des sciences...

4. Les alternatives que ces auteurs définissent ne diffèrent d'ailleurs pas essentiellement de celles qu'indiquait, quelque dix ans plus tôt, R.E. Schultes (14).

5. Notons que c'est l'absence de méthodologies recommandées qui a incité la Société Française d'Ethnopharmacologie à organiser à Metz le premier Colloque Européen d'Ethnopharmacologie, qui a été essentiellement consacré aux problèmes de méthode.


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Plantes chinoises et atteintes rénales
Une actualité récente fait état de la toxicité rénale de plantes chinoises consommées dans un but amaigrissant. L'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) souhaite apporter les éléments d'information suivants.

En Belgique, dans les années 90, une centaine de cas d'insuffisance rénale terminale (IRT) a été rapportée chez des patients ayant suivi un régime amaigrissant à base de plantes chinoises, notamment Stephania tetandra. L'enquête avait permis de conclure à la substitution accidentelle de Stephania tetandra par une plante toxique pour le rein : Aristolochia fangchi, en raison de noms chinois très voisins.

En France, ces deux plantes chinoises n'appartiennent pas à la Pharmacopée française et leur emploi en tant que médicament n'a jamais été autorisé.

En avril 1994, la notification de deux cas d'insuffisance rénale similaires aux cas belges a conduit au retrait de Stephania tetandra et d'Aristolochia fangchi et des produits en contenant. Par la suite, une enquête épidémiologique, menée par l'INSERM et l'ensemble des centres régionaux de pharmacovigilance, a permis d'identifier deux autres cas. Trois autres cas ont été notifiés plus récemment portant à 7 le nombre de cas français rapportés par des patients ayant consommé dans les années 1989-1992 des préparations contaminées par Aristolochia fangchi. Parmi ces 7 cas, une patient est décédée en août 2000.

En 2000, l'Afssaps a eu connaissance de données nouvelles :

- le risque de développer un cancer des voies urinaires a été mis en évidence chez les patients ayant développé une insuffisance rénale sévère après avoir été exposés à Aristolochia fangchi
- des cas d'atteinte rénale ont été rapportés en Allemagne et au Royaume-Uni suite à la substitution accidentelle d'autres plantes par Aritolochia fangchi

Dans ces conditions, après avoir pris l'avis d'experts, pharmacognostes, toxicologues cliniciens et épidémiologistes, l'Afssaps a pris les mesures suivantes :

- un courrier d'information et de recommandations a été adressé à l'ensemble des néphrologues et des urologues français en août et octobre 2000
- bien qu'aucun n'ait été identifié en France, et à titre de précaution, une interdiction d'utilisation des plantes appartenant à la même famille qu'Aristolochia fangchi ou susceptibles d'être substituées par Aristolochia fangchi est en cours d'élaboration.

Enfin, l'Afssaps souhaite attirer l'attention du public sur les dangers liés à la consommation de préparations à base de plantes exotiques non autorisées par l'Afssaps ou hors des circuits officiels, notamment par correspondance, par démarchage ou sur Internet.



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